Ceux qui ont pris l’habitude de me lire savent à quel point mes textes sont influencés par le contexte dans lequel je les écris. Non seulement celui dans lequel je me situe émotionnellement, mais aussi de celui qui émane de la société. D’ailleurs, contrairement à mes textes précédents, celui-ci n’est pas sur un sujet que j’aborderai pour la première fois. Non, je ne commence pas à développer la maladie d’Alzheimer ni un quelconque autre syndrome lié de près ou de loin à la mémoire. Je m’intéresserai ici à la fois aux définitions des dictionnaires, mais aussi à ce que signifie et ce qu’implique le mot à mon avis le plus difficile à définir: l’Amour (oui celui avec un grand « A »).
Linguistique pure
Premièrement, d’un point de vue purement linguistique, personne n’est réellement capable d’expliquer d’ou vient ce mot. Certes, peu importe si l’on parle français, espagnol, portugais ou italien, le mot vient du latin amare. Toutefois, les théories sur l’origine de cette racine divergent. Le dictionnaire latin de Lewis & Short affirme que le terme vient de l’idée d’union, alors que Karl Brugmann, professeur de langues indo-européennes à l’Université de Leipzig prône plutôt une théorie selon laquelle amare aurait la même origine que le mot « maman » qui renvoie à l’idée de chérir et de protéger.
Finalement, selon Olav Hackstein, professeur à l’Université de Munich, le mot serait plutôt un mot-valise composé du radical am et de capio, qui signifie prendre. Ainsi, amo, l’infinitif d’amare pourrait dériver de prendre une personne pour époux ou épouse, concordant par le fait même avec la légende de l’enlèvement des Sabines.
Lorsque l’on se penche sur les langues germaniques (qui sont elles aussi des langues indo-européennes) on peut tomber sur des ressemblances assez frappantes, mais qui témoignent aussi d’une grande fracture dans la langue. Ainsi, le mot « Liebe », qui aujourd’hui veut dire « Amour » signifiait au moyen âge, l’équivalent de « cher » dans « Cette personne m’est chère ». Auparavant, on utilisait plutôt minne, terme ressemblant beaucoup à l’anglais « mine », c’est-à-dire le mien. Toutefois, entre Liebe et Love, il semble y avoir de grands pas et c’est le cas! Leur racine commune se situe dans la langue proto-germanique, avec le terme lubō, signifiant amour et affection.
Si l’on pousse l’analyse plus loin, jusqu’au langues proto-indo-européennes, on se rend compte que les deux familles nommées plus haut ont puisé l’origine du mot dans des termes qui encore aujourd’hui portent des descendants relativement courants. Ainsi, l’allemand et l’anglais puisent le mot de lewbʰ, qui du côté latin a évolué vers libet, donnant plus tard libido. D’autres descendants de lewbʰ se retrouvent aussi dans les langues slaves, par exemple dans любов, prononcé « lioubov » en bulgare. Cette racine donne aussi « लोभयति » en sanskrit prononcé lobháyati, soit une approximation de « rendre fou ».
Une question de société?
Amor: s.m
1. Sentimiento que experimienta una persona hacia otra a la que se desea todo lo bueno
2. Sentimiento de intensa atración emocional o sexual hacia una persona
Pequeño Larousse Ilustrado 2009
Pas besoin de regarder plus loin que dans le dictionnaire pour se rendre compte qu’il n’y a pas de définition universelle de l’amour. Il suffit de comparer les définitions proposées dans les dictionnaires espagnols et français! Les deux dictionnaires étant publiés par la même maison d’édition, leurs définitions ne peuvent être puisées que dans la façon dont les auteurs et autres collaborateurs ont réussi à définir certains concepts. Ainsi, on note clairement la dualité de la chose dans les définitions espagnoles.
La première des deux définitions vise plutôt un amour familial, un amour fraternel voire amical (mieux connu sous le nom de « friendzone »), définition qui est complètement absente du dictionnaire français. Ensuite, celles qui sont le plus proche l’une de l’autre, la deuxième et la française.
Fracture sociétale
La définition espagnole décrit l’amour comme étant « un sentiment d’attirance émotionnelle ou sexuelle intense envers une personne », ainsi, pas besoin de réciprocité pour qu’il puisse y avoir de l’amour dans l’air. Ensuite, pour ceux qui peuvent lire l’espagnol, le « o » qui signifie « ou », et affirmant ainsi que l’amour est de nature émotionnelle ou sexuelle, chose que je trouve particulière, mais j’y reviendrai plus tard.
Ensuite, la définition française porte aussi ses particularités:
Amour: n.m
Sentiment très intense, attachement englobant la tendresse et l’attirance physique entre deux personnes
Petit Larousse Illustré 2005
D’abord, l’amour est décrit comme quelque chose de très intense, certes, dans certaines occasions, mais l’amour ne peut-il pas vivre sans intensité? Ensuite est introduit le concept d’attachement, aspect à mon avis particulièrement important dans la mesure où l’amour s’inscrit dans quelque chose de plus grand. Finalement, la définition affirme la nécessité de tendresse et d’attirance physique, deux ingrédients complémentaires dans une relation. Toutefois, le « et », comme dans la définition espagnole, limite… Est-il est possible d’avoir un amour sans tendresse ou sans attirance physique? Encore une fois, c’est matière à débat. Finalement, l’aspect de la réciprocité. Ici, il est affirmé que l’amour ne peut exister qu’entre deux personnes. Mais est-ce possible qu’une seule personne éprouve de l’amour, considérant que l’amour est, à toutes fins pratiques, un sentiment?
À toutes fins pratiques, ces définitions s’entendent sur quelques points, mais divaguent sur d’autres, renforçant l’idée selon laquelle l’amour est quelque chose de personnel. Certes, la définition même peut être rattachée à un contexte de société comme à des valeurs personnelles, mais sa définition ne sera jamais la même pour chacun, et bien heureusement!
Tu me trouverais ennuyeux
Si je t’aimais à ta manière
Maître Gims – Est-ce que tu m’aimes?
Le temps des constats
Comme je crois l’avoir suffisamment exprimé plus haut, l’amour est quelque chose de très personnel. Chacun bâtit sa propre définition autour de sa culture, de ses valeurs, de ses expériences et de plusieurs autres facteurs. Ainsi, si vous m’aviez demandé il y a quatre ans ce qu’est l’amour pour moi, j’aurais probablement répondu quelque chose du genre: «L’amour c’est un sentiment d’une personne envers une autre, c’est le seul sentiment qui te donne envie de te donner à une autre personne, peu importe les sacrifices à faire, il vaut toujours la peine d’être poursuivi et surtout, c’est l’envie de partager toutes les joies et les peines de la vie avec cette personne ». Voilà la définition que j’aurais donné à 15 ans. Aujourd’hui, ma définition a quelque peu changé. En effet, je crois que je pencherais plutôt vers un sentiment fort, incontrôlable, irrépressible qu’il faut respecter mais surtout accepter. L’amour se construit à deux, mais se développe seul, et surtout, c’est le seul et unique sentiment qui se partage et qui reste entier une fois partagé. Certes, c’est une définition plutôt libre et vague, mais je me vois mal mettre une étiquette sur quelque chose d’aussi changeant que l’amour, parce qu’on ne le vit pas de la même façon du matin au soir, et parce qu’il est parfois sombre alors que d’autre fois c’est ce qui nous permet de garder la tête haute.
Pour ce qui est des définitions du Larousse, je ne sais pas quoi répondre. Certes, l’amour est une forme d’attirance soit émotionnelle, soit sexuelle, mais je suis aussi profondément convaincu que l’amour est d’abord issu d’une combinaison des deux, que l’amour simplement émotionnel se résume plus à de l’admiration ou de l’amitié qu’à un amour concret et durable. La réflexion est aussi valable pour un amour purement sexuel. Dans cette mesure, on ne parle plus d’amour, mais plutôt simplement de désir et de libido. Certes, un amour peut naître de cette situation, mais à mon avis, la combinaison de l’attirance émotionnelle et sexuelle est absolument nécessaire à concocter le mélange chimique dont résulte l’amour. Dans la même veine, on peut parler de l’amour sans tendresse ou sans attirance physique. Un amour sans tendresse ne serait-il pas un amour violent ou indifférent?
L’indifférence, l’indifférence
L’indifférence
C’est tout ce qu’il reste à présent
De cet amour tendre et violent
Charles Aznavour – L’indifférence
Je me vois mal imaginer un amour sans tendresse, car cela impliquerait une absence de partage heureux entre les personnes impliquées. De plus, si l’on combine cet aspect avec les constats faits plus haut, on pourrait aisément dénoter qu’un amour sans tendresse mène de manière indéfectible à un manque dans l’un des deux paramètres présentés plus haut. Encore une fois, le même effet se produit lorsqu’il est question de parler d’attirance physique! Certes, l’attirance psychologique est aussi un élément nécessaire à la réalisation de l’amour, mais l’attirance physique n’incite-t-elle pas une personne à en connaître une autre? Est-ce donc juste de dire que sans attirance physique, il ne peut y avoir d’attirance psychologique ni de tendresse? C’est tout à fait débattable. Finalement, la dernière affirmation du Larousse français, l’amour ne peux exister qu’entre deux personnes. C’est une formulation particulièrement à cheval sur deux façons de voir les choses. à mon avis, oui, il est possible qu’une seule personne éprouve de l’amour considérant qu’il s’agit d’un sentiment, et donc d’une suite de réactions chimiques à l’intérieur d’un corps. Toutefois, l’amour ne peut exister qu’en présence d’une deuxième personne, même s’il y a absence de réciprocité car il est impossible de s’amouracher de quelque chose qui n’existe pas.
Bref.
L’amour n’a pas et ne peut pas avoir de définition universelle. Certes, il y a une définition chimique et biologique, mais il y a aussi une définition psychobiologique, philosophique, et surtout personnelle. Cette combinaison forme la diversité que nous connaissons et il est impératif qu’elle se maintienne, car c’est cette diversité qui permet à tous et toutes d’éventuellement trouver son compte dans une relation amoureuse, et d’un jour, pouvoir vire d’Amour et d’eau fraîche!
Mais l’amour dont on m’a parlé
Cet amour que l’on m’a chanté
Ce sauveur de l’humanité
Je n’en vois pas la trace, dis
Comment peut-on vivre sans lui?
Sous quelle étoile, dans quel pays?
Je n’y crois pas, je n’y crois plus, je suis perdu
Fais comme l’oiseau
Ça vit d’air pur et d’eau fraîche, un oiseau
D’un peu de chasse et de pêche, un oiseau
Mais jamais rien ne l’empêche, l’oiseau
D’aller plus haut
Michel Fugain – Fais comme l’oiseau